Mon refuge : la Rue... (3)

Publié le par sonja

La Côte et El Tintero 143

 

- Tu me sembles plus soucieux que d'habitude Rémy. Je te vois parti, de nouveau. Je sais bien que tu n'es pas très bavard, mais si tu as envie de parler, on peut s'isoler un peu dans notre salon roulant.
- Je tirais de petites conclusions personnelles.
- Je comprends mieux pourquoi on te nomme le phylosophe solitaire...
- Bof ! C'est pour me taquiner.
- Depuis combien d'années es-tu dans la rue ?
- Dans quelques semaines cela fera 13 ans.
- Tu voudrais me parler de ton parcours ?
- Pourquoi pas...
Noël venait de passer depuis quatre jours, lorsque j'ai décidé de quitter femme et enfant...
- Tu as un gamin ?
- Non ! C'était celui de ma femme. J'avais 23 ans lorsque je l'ai demandé en mariage. Tout de suite ça a collé entre nous. Nous travaillions dans la même banque.
- Tu étais employé de banque ?
- Tu sais, parmi tous les misérables que nous sommes, il y en a même qui ont été des chefs d'entreprise.
   Mon pote Paul était un employé de mairie. Dans les bureaux. Je crois même que c'était un petit "chef".
- Je suis désolé, il m'arrive d'être maladroit.
- Tu ne peux pas tout savoir alors que cela ne fait qu'une année que tu nous cotoie.
  La majorité des gens qui ne nous regardent même pas, lorsqu'ils nous voient dans la rue, pensent que "cas social", cela veut aussi dire culturellement et intellectuellement illétrés.
  Notre parcours ne les interesse pas, parce qu'ils n'ont pas envie de s'engager. Leur coeur est aussi asséché qu'un désert.
- Tu pensais à tout cela ?
- Oui. Rien n'est pire que l'indifférence. C'est l'oubli total pour celui qui a tout perdu. Même la dignité qu'on lui doit. 
- Tu es toujours marié ?
- Je ne sais pas, mais je ne crois pas, après autant d'années... Je pense qu'elle a dû refaire sa vie. J'aimais bien son gamin. C'était un gentil petit gars, avec qui je jouais dès que j'allais le récupérer à l'école. C'était mon travail le plus important, ça.. Et ça me plaisait. Certains dimanches, je le chargeais sur mes épaules et nous partions faire notre grand tour de ville, pendant que sa mère préparait le repas. Il avait deux ans lorsqu'il est entré dans ma vie. Pendant sept années nous avons bien rit ensemble.
- Qu'est-ce qui c'est passé ?
- Sa mère voulait changer de ville. Etre mutée quoi...
   Nous avons beaucoup discuté de cette éventualité. Et puis elle a reçu une réponse favorable. Pour moi, ce n'était pas pour tout de suite.
Nous avons donc déménagé à plus de 200 kilomètres de la capitale. Je ne les voyais que les week-end puisque je ne pouvais rentrer chaque soir chez nous. Puis les fins de semaines se sont espacées. Nos revenus avaient du mal à tenir la distance.
C'est ainsi qu'ont commencé à s'installer des tensions. Un stress permanent.
Au bureau aussi car je relançais souvent la direction pour savoir où en était ma demande de mutation.
Mon petit bonhomme ressentait ces tiraillements. Mes deux dernières années auprès de lui furent éprouvantes pour tous les trois. J'ai laissé ce petit bonhomme de neuf ans entre les mains de sa maman. C'est ce que j'avais de mieux à faire.
-Mais à la banque, tu n'as pas essayé d'expliquer ta situation ?
- Bien sûr que j'ai essayé. Cela ne les a pas empêché de se moquer gentillement de moi. Puis on m'a fait comprendre que c'était moi qui avait accepté ce choix de vie. J'ai subi des pressions de la part de mon propre chef de service.
Et un jour ma femme m'a demandé de démissionner pour aller la rejoindre. Elle m'affirmait que je retrouverai très vite autre chose. J'ai voulu y croire...
De longs mois de chomage se sont ajoutés à la longue liste d'autres problèmes.
Je n'ai pas su y faire face. J'ai préféré la fuite, à une solution que j'avais du mal à entrevoir. Je suis revenu au point de départ. J'ai fait de petits boulots. A n'importe quel prix. Je me suis inscrit à la très longue liste de ceux qui recherchaient un appartement.
Crois-moi, je n'ai pas ménagé ma peine pour trouver du travail. Seulement, sans boulot fixe, pas moyen d'habiter un lieu convenable. Et sans adresse fixe, les patrons ont un peu de mal à faire confiance. Ou alors c'est l'exploitation. Il m'est arrivé dans deux boites différentes, d'avoir droit à une couchette dans une coin de grange, puis dans une cave.
Pour l'hygiène corporel, c'est ce qui est le plus difficile à accepter. Ne pas arriver à être à jour à ce niveau, c'est comme priver un être humain de sa difnité. Car on sait très bien que cela va  déranger tous ceux qui s'approcheront de nous. Rien n'est pire que de surprendre le rejet, dans le regard de l'autre. C'est l'une des humiliations que l'on a bien du mal à oublier. Ce dégoût éprouvé, pour nous, est très douloureux.

 

                                                                                                                           .../...

 

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Alrisha 30/12/2010 19:34



Pas mal d'incompréhension de toutes parts ! Finalement c'est uns spirale sans fin qui se déroule. Vraiment dure cette situation ! J'ai écouté un jour un reportage à la télé d'un gars qui avait
subi le même genre de situation. Je frissonne en y pensant.


Bises ma Sonia !



nadia-vraie 30/12/2010 05:28



J'ai lu la suite avant mais c,est bien triste ce bout.je crois bien que ces gens de la rue ont beaucoup de ces histoires de leur vie qui sont tristes aussi.


Bonne journée Sonia,je ne t'oublie pas.


Bises amicales et à bientôt.



Andrée 29/12/2010 23:08



Je viens de lire les trois articles qui sont vrais , émouvants  .Tu as l'art de faire passer les émotions et de transmettre les situations. C'est malheureux , qu'à l'heure actuelle , il y
ait encore des sans abris qui luttent pour s'en sortir et à qui on n'en donne pas les moyens.On a vite fait de basculer dans le vide et l'indifférence.Personne n'est à l'abri . Douce soirée,
bisous Sonia



jardin zen 29/12/2010 15:07



oui ,comme il peut être facile de se retrouver à la rue .....il suffit d'un grain de sable ,de ne plus avoir de vie à 2 ....terrible ......
bizzzzzzz