Mon refuge : la Rue... (5)

Publié le par sonja

neige 020

 

 

Ce fut le lendemain qu'on lui apporta des nouvelles du bois. Paul était parti dans on sommeil. Sans rien dire à personne. Sans un bruit. L'hiver l'avait pris dans ses griffes monstrueuses.
- Tu sais, la nuit dernière nous avons eu très froid dans le bois. Le vent n'a pas arrêté de souffler. La neige est tombée durant une bonne partie de la soirée. Il s'est laissé entrainer à boire plus que de coutume. Il disait que ça le réchauffait.
Ca l'avait contrarié de ne pas être venu te rejoindre, à cause de son pied dont la douleur était insupportable. Il nous a parlé de toi et de votre rencontre. Il t'aimait bien tu sais...
- oui, je sais...
- Allez mon pote, ne sois pas triste, là où il est il ne souffrira plus.
- oui... mais est-ce qu'on est obligé de souffrir ? Il se parlait déjà à lui même, tout en s'en allant. Son Paul allait lui manquer. Oui... Merde ! Merde de vie !
Une colère folle s'empara de ses trippes. Il faillit butter sur ses deux sacs avant d'y mettre un violent coup de pied. Il les avait oublié ces deux là.
Cette nuit il allait faire encore plus froid que la précédente. Il devait trouver une rue où il y aurait moins de courants d'air. Avec ça, les trottoirs començaient à garder la neige tombée la veille. Empétré avec ses sacs il parti, le dos encore plus courbé que d'ordinnaire.
Il comprenait mieux pourquoi Paul s'acharnait à autant boire.
Il ne savait plus qui avait prononcé cette phrase qui s'imposait dans sa mémoire, mais elle hurlait la vérité du vécu, sur les troitoirs de nos villes... "Je bois pour oublier que j'ai faim, que j'ai soif, que je pue et que j'ai peur".
La colère grondait en lui. Elle augmentait en intencité. Même à son chien on construit une niche, quand il n'a pas droit, lui et ses compagnons, à un morceau de couette.
Mais un être humain est moins qu'un chien. Il n'a plus sa place parmi le monde des humains s'il se retrouve dans la rue. Les nantis se souviennent un court instant qu'on existe, en hiver. Le décès de l'un des notres est notre passeport dans le monde des vvants. Nous devenons alors un chiffre. Nous sommes un numéro. Les médias ne s'informent même pas de notre nom. Pour eux aussi nous ne sommes qu'un autre anonyme qu'on ajoute au précédent.
"Un SDF est mort de froid" ! Notre nom, notre identité ne sont que trois lettres : SDF !
Mais Paul a existé. Il n'était pas invisible. ll s'appelle Paul Dumas. A la mairie on a enregistré son prénom et son nom, à sa naissance.
Désemparé, il cri presque : "Pourquoi l'avez-vous effacé, vous les journalistes, préssés d'annoncer la sensationnelle nouvelle ?"
Même l'animal de compagnie a un nom. Et lorsqu'il meurt on dira à ses connaissances "Rex, ou la Minette" nous ont quitté.
Il pensa qu'ils étaient bien moins qu'un chien ou un chat. Rien. Il ne représentait rien. Il ne méritait même pas pas un nom sous la plume des médias.

Trois semaines passèrent identiques. Rémy avait bien du mal à reprendre le dessus. Et le froid se faisait plus vif. Plus mordant. Il devint taciturne. Plus solitaire. Même lorsqu'il rejoignait la camionnette pour se réchauffer un peu, il avait le regard perdu. Vide. Comme rentré à l'intérieur de lui-même.
Il prit aussi la mauvaise habitude de boire plus que de raisonnable. Les quelques connaissances qu'il rencontrait essayaient bien de le secouer un peu. En vain. Il restait fermé à tout.
On pensa même que s'il continuait ainsi, il allait à coup sur devenir fou.
Ils n'urent pas le temps de voir cela.
Un matin de janvier, on le trouva à son tour dans la raideur de la mort. il avait terminé sa course. Plus rien ne viendrait troubler ses pensées. On annonça son décés. Encore un, parmi tant d'autres. Il n'avait pas de nom, lui non plus.
Comme un oiseau tombé du nid, Rémy écrasa sa vie sur le trottoir de l'indifférence.
Ce qu'il ne saura jamais c'est que depuis quatre mois, son petit gars le cherchait. Les lenteurs de l'administration ne permirent pas à ce dernier de le rattraper avant la mort. C'est au sortir de l'hiver qu'il apprit où il était. Il alla se recueillir sur la dépouille de cet homme, qui lui servit un temps de père.
Trop tard pour tous les deux. Il se sentait orphelin d'amitié, et de coeur. Une seconde fois.
Sur ses poignets croisés, les premières larmes mouillèrent ses doigts serrés à lui faire mal. Il se rendait compte qu'il n'avait plus pleuré depuis bien longtemps.
Son enfance se dessina rapidement comme pour rendre hommage à Rémy et à tous ceux qu'on réunissaient en ce même lieu. Un anonyme au milieu d'autres anonymes.

Le temps est ce qui manque le plus aus oubliés du système. Aux exclus de la société.
Mais qui s'en inquiète ?
Son "petit bonhomme" comme il aimait l'appeler, déposa son bouquet de fleurs, à même le sol battu . A leurs tours, elles s'effaceront. Disparaitront, deviendront poussière.
- Rémy, tu vas me manquer...

 

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(Chaque année j'envois une nouvelle à un concours. Cette année je me suis permis un petit rappel pour ces femmes et ces hommes qui tendent la main dans les rues de nos villes.
Un jour je vous raconterai l'histoire de l'un d'entre eux. Un parcours étonnant et qui ne manque pas d'humour. Une vie qui l'a mené même au delà de nos frontières. Il m'a permis de prendre note de pas mal d'anecdotes)

 

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Andrée 06/01/2011 19:23



J'ai été émerveillée et très émue à lire ta nouvelle que tu as écrite magnifiquement. Penses-tu la publier? Belle soirée, bisous Sonia



jardin zen 06/01/2011 08:37



cette nouvelle est tellement dans la réalité ....
tu nous parleras de ces concours ???
belle journée
bizzzzzzzzzzz



Caboamnope - Les Chats du bocage 05/01/2011 21:10




 


Ton texte est très beau Sonia, triste et dur, mais beau !


Malheureusement cette histoire se renouvelle constamment... On vit dans un pays dit civilisé et il y a des gens qui meurent de
froid et de chaud, c'est inadmissible !


Tu fais des concours ? Peut-on voter pour toi ? Je pense que non sinon tu l'aurais marqué je suppose...


Bonne soirée, bisous


et aussi au petit indien.


 





 


Miaou... miaou... miaou... miaou... miaou... miaou...



Marithe 03/01/2011 17:39







flolipo62 03/01/2011 10:04



c'est magnifiquement écrit... on a l'impression d'être à leurs côtés... c'est tellement "beau" que j'ai partagé sur facebook si ça te gêne pas...


JE TE SOUHAITE UNE BELLE HEUREUSE MAGNIFIQUE ANNÉE 2011


enfin sans trop d'ennuis en somme


bizzz