Il était humour

Publié le par sonja


Lorsqu'il est à la maison, il n'hésite pas à s'emparer de la cuisine. C'est un fin gourmet, qui aime à préparer des recettes venant de sa terre natale. En famille, ou avec des amis, sa paëlla est reconnue partout où il a l'occasion de l'offrir. A chaque fois, c'était un véritable régal. Un peu bousculée dans ses habitudes la maitresse des fourneaux se laissait faire.
Il est si rarement à la maison. Ses chantiers le porte à de nombreux kilomètres de la maison.
Son arrivée met toujours du soleil dans le petit appartement, et dans le voisinage. Son humour debordant colle à sa personnalité. Un temperament qui ne laisse jamais indifférent.
Même les enfants recherchent sa compagnie. Il a plus d'un tour dans son sac. Il est un peu magicien avec ses mains..
Encore "ba-ba" disent-ils, lorsqu'il fini son tour de cartes ou d'objet qu'il fait disparaitre ou revenir à volonté. Les yeux des enfants brillent d'étonnement et de plaisir. Que de fois les ai-je surpris ainsi, attendant une suite...
Il n'hésite pas à raconter des histoires, en tenant un enfant sur lui, ou en gardant sa petite main dans la sienne.Les étoiles racontées par lui, c'est plus que merveilleux. Les enfants ne s'y trompent pas. Ils savent pourquoi ils l'aiment.
Pour les adultes, il a aussi de l'humour plein son sac à malice. Il n'arrête jamais de parler. Il est intarissable. Tout y passe. Ce qu'il ramène de ses journées "chantiers". La météo dont il en sait tout de même long.
Le tempérament des gens, qu'il dévoile. Pour qu'on sache comment vivre avec les autres, dit-il souvent.
Mais son passé a lui aussi ses entrées dans la danse. Sa tête est toujours pleine de choses délicieuses, ou bien un peu triste. Ce mélange des deux à la fois, c'est un peu normal lorsqu'on se raconte. La mémoire est la plus grande bibliothèque qui soit. Elle entrepose sans limite, sans qu'on s'en rende bien compte.
Il sait tout faire cet homme. Du moins, je le crois.
Il y a cette fierté en lui de ceux qui ont conscruit leur vie à la force de ses poignets, et de batailles terribles. Cela forge un caractère. Le sien est bien trempé, me suis-je souvent dit !
Son Andalousie revient  régulièrement dans ses discussions. Ses années adolescence trop vite écourtées. Ce Franco qui l'a fait fuir de son pays alors qu'il était dans l'amorce d'études qu'il aurait voulu atteindre.
De cette guerre qui se prolonge. De cette obligation de la faire parce que le pays d'accueil vous fait du chantage. Cette violence au sein même de l'armée. Il en parle souvent. Et jusqu'au bout.
Sa colère intérieure reste vivace contre l'injustice des guerres, au nom d'intérêts mafieux, dit-il. Il ne mache pas ses mots lorsque quelque chose le dérange.

Il a la franchise de ceux qui ont l'habitude de cotoyer les hommes simples. C'est un homme simple lui aussi, et très généreux. Ses années Algerie il les prend comme un cadeau. Sa seule épreuve, on le sent dans sa manière de parler de l'Espagne, c'est de ne pas pouvoir retourner en Andalousie. Dans son village. Dans son pays de naissance. Que d'années a-t-il dû attendre avant de le faire...
J'ai le souvenir que dans les années 60, une entreprise de travaux publics lui a proposé de venir travailler en France.
Ma mère était ravie. Elle faisait des projets, durant le temps de son absence. Il partit pour rejoindre Paris, et la Société qui le mit sur un chantier, pour un essai. Au bout d'une semaine, il me semble, le revoilà de retour à Alger.
Etonnemant général à la maison. Voici ce que j'ai entendu :
- Tonio, mais pourquoi tu es déjà revenu ? On devait te rejoindre... et ton chantier sur lequel tu travailles, on ne veut
   pas de toi ?
- Ecoute Margot, la France pour nous ce n'est pas bon tu sais...
- Pourquoi tu dis ça ?
- Dans ce pays là il fait froid. Le soleil il déménage souvent. La  belle exuse... qui était dupe ?
Ah, Margot est entrée dans une rage folle. C'était l'hiver, et à Alger il faisait froid aussi. Elle ne comprenait pas.
Adieu veaux... vaches... et les projets alors ? La mama espagnole fulminait. Elle voulait voir du pays. Changer d'endroit. Les enfants aussi, sans bien comprendre pourquoi...
Les voisins quand à eux, ils auraient bien dansé de joie s'ils avaient pu.
Va pour Alger, après avoir boudé un certains temps, tout est redevenu pareil. Evènements ou pas évènements, la guerre d'Algerie, en famille et en compagnie  des voisins, ils passèrent sur nous. Sur les commerçants du quartier. Sur les amis aussi.
Des larmes et des coups de rires.
En Algerie on rit beaucoup. Et le sieur "Antonio" aime cette terre d'accueil. Ses habitants se sont montrés généreux en amitié. Un jour il les quittera. Mais pas tout de suite. Rien ne presse.

Je me souviens de nos escapades vacances d'été sur les chantiers. Je crois bien qu'on y restait deux mois. De villes en villes, les routes les traversaient. Et jusque dans le sud.
Il était conducteur de travaux, et géomètre, jusqu'au jour de sa retraite.
Sur les chantiers il y a de gros camions, des buldozers et d'autres engins. Que de fois m'a-t-il fait faire un tour sur ces véhicules géants, pour la petite que j'étais. Installée sur ses genoux, j'avais le privilège de tenir le volant ou la manette. Mes manèges à moi...
J'ai le souvenir qu'à Alger, Affreville, ou même lorsque nous éitons à Marrakech, je le suis dans ses sorties du dimanche. On s'installe sur la terrasse d'un café ou à l'intérieur. Il commande sa boisson préférée. Moi, mon lait menthe ou grenadine. C'est devenu une habitude entre nous deux. Il est fier de me présenter à ses amis.
Ceux-ci, bien souvent avancent leur grande main pour la frotter sur ma tête. Comme on le fait à tous les enfants. Je n'aime pas ça. J'ai l'impression d'être un petit chien qu'on félicite. Et puis, on me décoiffe...
Je me vois partout avec lui, dès qu'il s'évade de la maison. Pour laisser faire la mère la cuisine ou son ménage.
De jolies cueillettes sourires.
Malheureusement, il revient rarement de ses chantiers. Car pour faire des routes, les travaux publics bougent. Et les ouvriers aussi. Je crois, si j'ai bonne mémoire qu'on ne le voyait que trois fois dans l'année.

Lorsqu'il a du rentrer en France, c'était  à cause de ses problèmes de santé. Ma mère elle-même est arrivée il y a quatre ans. Un peu avant le décès de mon père.
Ce bavard impénitent, dès qu'il était branché souvenirs, il ne me lachait plus.
Des histoires mille fois racontées, et pourtant toujours à revenir.
La guerre est ce qui l'aura le plus marqué, car il ne passait pas une semaine sans en parler.
Mais aussi son Espagne. Ses belles Andalouses. Son village. Ses chantiers. Son Algerie...

Parfois, je vais à sa rencontre, dans les souvenirs qu'il a laissé de lui. J'en ai très peu il est vrai, à cause de certaines circonstances de la vie, mais je ris franchement de ses turbulentes pensées. Ses taquineries et petites farces, il les servait à sa sauce personnelle. De quoi faire entrer en fureur ma mère si son humour la dérangeait.
Il lui arrivait même d'être un peu jalouse de ... son succès ! J'invente peut être... pourtant, tout laissait à le penser.

Que de jolies choses avec cet homme. ll était un peu magique.
Jusqu'au dernier moment de sa vie, il rit, fait des farces, s'amuse de tout, et raconte des blagues.
Je ne l'ai jamais vu de mauvaise humeur, pourtant il devait ressentir de la colère quelquefois.
Il est resté tendre, jusqu'à la fin.
Je garde de son visage, un sourire qui l'envahissait tout entier, et des yeux qui pétillaient de malice. Comme s'il réfléchissait à ce qu'il allait dire ou faire comme bétise.
Je me dis que même à un âge avancé, on peut garder un coeur jeune, et de la joie plein la tête...
Pour lui, il n'y avait aucun doute. Il était heureux de vivre encore... et encore...



Publié dans Tranches de vie

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Commenter cet article

zouzou 22/09/2008 19:08

hommage touchant et pourtant pleins de gaitéamitiés

fatna 14/05/2008 20:01

salut sonja, je voulais te remercier pour ta visite sur mon site de cuisine, ça m'a fait très plaisir...toi aussi tu me fais saliver avec ce plat, miam...bonne soirée, bisous

iris 12/05/2008 20:15

eh bien quel hommage !si gentils et plein d'émotions Bisous d'iris

rachid 11/05/2008 17:21

je vois que je ne suis pas lui seul a avoir aimer faire connaissance avec cette homme si ordinaire et si fier, grâce a tes écrits tu lui rond hommage la ou q il soit.

Patrick 10/05/2008 23:01

Magnifique témoignage envers ton père.
Bonne soirée.