Ce soir je vous emporte dans un coin d'Afrique. A la rencontre d'une femme magnifique.
En 1997 déjà, il y a eu un reportage qui nous l'a fait connaitre. C'est encore sur "GEO" que je cueille cet article. Dix ans après, nous voilà de nouveau auprès de Maggi.
Ecoutez son histoire, avec l'oreille du coeur...
Une bouffée d'air frais entre par la porte du jardin, chargée du parfum des pins, des eucalyptus et de la pluie récente. Ruyigi est juchée à mille mètres, à 170 km de Bujumbura, l'étouffante
capitale du Burundi. La nuit, à Ruyigi, on peut dormir sans moustiques. Et il y a ce calme matinal... De la maison de Maggy, située en plein centre-ville, on n'entend, côté rue, que le rire des
enfants en route pour l'école. Côté jardin, un joyeux concert d'oiseaux tropicaux. L'unique fausse note vient du parking où un moteur de voiture est en train de se faire torturer : "Gérard, mon
chauffeur. Quand je l'ai connu, il était enfant-soldat. Et il venait pour me tuer. Je lui ai demandé si je pouvais prier, avant. Et en m'écoutant, lui aussi s'est mis à genoux."
Une histoire de fous et de folles ?
Tout le contraire. La vie de Marguerite Barankitse n'est pas un simple épisode de plus, un peu gentillet, de la longue histoire de l'aide au développement en Afrique ; elle n'est pas une saga
Africa version conte de fées. Le parcours de Maggy tiendrait plutôt de celui d'une Mère Teresa ou d'un abbé Pierre.
L'histoire a débuté en août. Pascal Maitre, photographe pour GEO, était parti à la rencontre de cette femme tutsi, fille d'un grand propriétaire terrien et prête à offrir tous ses biens, si ce
n'était sa vie, pour sauver des orphelins, hutus pour la plupart.
Depuis quatre ans, le Burundi se déchirait. D'un côté, l'armée, au service dun pouvoir brutal et corrompu. De l'autre, une guérilla hutu, sans pitié pour les civils.
Maitre trouva Maggi dans l'ancienne école des métiers de Ruyigi. Elle vivait là depuis le début de la guerre, seule avec ses enfants : près de deux cents Tutsis et Hutus, tous orphelins, victimes
de la même haine tribale. D'autres gosses arrivaient à un rythme soutenu. Après chaque massacre, chaque opération de "pacification" que les soldats menaient parmi les paysans des collines, Maggy
partait fouiller les décombres. Pour ramener encore d'autres enfants blessés, affamés, traumatisés.
Quand leurs besoins dépassaient les moyens fournis par l'Eglise, Maggy fauchait du lait sur la table de l'évêque. Et quand il n'y avait plus rien à manger son amie Segunda la folle, qui ne
supportait pas la souffrance dans le regard des enfants, allait voler des légumes au marché, voire du pain chez les militaires.
Une fois, pour habiller les enfants, Maggy rentra chez elle avec, dans son sac, les rideaux de la salle des fêtes de l'évêché. L'évêque s'en rendit compte le jour de son anniversaire, en voyant
le tissu qu'il croyait suspendu à ses fenêtres tournoyer autour de la taille des petites danseuses entrainées par Maggy.
"Maggy avait une volonté de fer, une foi sans faille, se souvient Pascal Maitre. Mais on la sentait très vulnérable." Sans doute à cause de la guerre, et aussi des tueurs lancés à ses trousses
par les criminels qu'elle dénonçait. Le journaliste Alain Frilet, auteur du reportage que GEO publia en décembre 1997, l'avait désignée comme une "sainte en enfer". A ce moment-là de son
histoire, c'est sûr, l'héroïne ne voyait se profiler aucun dénouement heureux.
Au fond d'elle, Maggy restait ébranlée par le choc qui avait bouleversé sa vie quatre ans avant. En arrivant à l'évêché ce dimanche-là, elle trouva des dizaines de Hutus cachés avec leurs
enfants. Lorsqu'une bande de miliciens tutsis approcha, Maggy se dissimula avec ses amis. Puis, reconnaissant la voix d'un oncle, elle sortit pour tenter de le raisonner. L'homme la giffla.
Comment osait-elle trahir sa race ?
Aujourd'hui, elle raconte, d'une voix hachée : "Ils m'ont attachée sur une chaise, et ils ont assassiné les hutus, un à un, devant moi, dans la cour. Ils les coupaient à la machette, à un
mètre de moi. J'entendais : "Adieu Maggy". Ils ont allumé un feu pour carboniser ceux qui s'étaient cachés sous le plafond de la grande salle de l'évêché. La plupart sont morts brûlés. D'autres
ont fini par sortir de la cachette, comme Cyprien le médecin, l'un de mes amis. Ils l'ont tué aussitôt. Cyprien était hutu, sa femme Juliette, tutsi. Juliette, qui était là aussi, a déposé Lydia
son bébé, dans mes bras. Lisette, sa fille de trois ans, s'agrippait à la chaise. Juliette m'a dit alors : "Tu élèveras nos enfants, toi, ils ne te tueront pas." Quelqu'un lui a alors coupé la
tête, puis l'a lancé sur mes genoux. Je connaissais l'assassin : c'était mon oncle !"
Des heures après, Maggy se mit à la recherche des rescapés. Elle trouva Chloé, sa fille adoptive, cachée dans une penderie. Dans la rue, gisait le petit Pierre-Clavère, blessé par neuf coups de
machette à la tête et laissé pour mort. Mais il s'accrochait à la vie, bercé par sa grande soeur Justine. D'autres enfants sortaient de leur cachette, vingt cinq en tout, y compris Lisette et
Lydia. Le vrai début de l'histoire de Maggy, ce sont eux, une poignée de survivants miraculés. Dans leurs yeux emplis de terreur et d'incompréhension, la dame dit aujourd'hui avoir cru
reconnaitre son destin : sauver les enfants.
Quatorze années ont passé, Maggy est toujours là. Et ses premiers gamins sont tous présents, ou presque.
Lydia et Lisette fréquentent le lycée de Gitega, à une heure de route de Ruyigi. On a du mal à les reconnaitre, tant elles se sont épanouies, ressemblant de plus en plus à leurs parents. A Maggy
aussi, par leur rire joyeux et insolent. Lydia rêve d'une carrière de journaliste. Lysette veut devenir inspectrice de police pour "arrêter tous les criminels".
Il y a Bosco aussi, 22 ans, aveugle depuis le jour où il a vu ses voisins assassiner son père. Quand Maggy l'a recueilli, le petit garçon ne souriait jamais. Un jour, alors qu'il tenait entre ses
mains une vieille guitare aux cordes cassées, elle l'a enfin vu heureux. Maggy lui a payé des études de musique et, en 2005, Bosco a fondé le groupe Peace et Love, avec Vianney et Huguette, deux
autres orphelins aveugles. Après la sortie de leur premier CD, ils se sont produits, l'été dernier, au Centre culturel français de Bujumbura. Pour Bosco, cela reste le plus beau souvenir :
"J'ai entendu les gens applaudir ; ils devaient être des centaines."
Les salles de classe qui avaient abrité l'enfance de tous ces petits réprouvés sont à présent abandonnées. Avec le nombre croissant des pensionnaires, l'ancienne école s'est révêlée trop exiguë.
Et les orphelins grandissaient, eux aussi. Quel avenir pouvait-on leur offrir ? Quand, entre Hutus et Tutsis, on se mit à discuter sérieusement de paix, Maggy lança le plus vaste programme de
construction de logements jamais vu dans l'histoire de ce pays de mal-logés :les "fratries".
En 1999 déjà, tout en continuant à s'occuper de leur scolarité et à leur assurer un soutien matériel, elle avait cherché à caser les enfants dont elle avait pu retrouver une tante ou une
grand-mère. Pour tous les autres, elle commençait à construire des maisons, sur la terre de leurs parents ou sur les siennes. Aujourd'hui, il existe 546 bâtisses de ce type. Chacune abrite une
fratrie de quatre ou cinq enfants, en moyenne. Chaque demeure est composée de frère et soeurs âgés de sept à vingt ans, les plus grands prenant soin des plus jeunes. La Maison Shalom, tel est son
nom, fournit de la nourriture et des vêtements, mais chaque groupe doit gérer son stock et se débrouiller pour la cuisine. Des éducatrices vérifient que tout le monde va à l'école et que personne
n'est malade. Parfois, les bâtiments sont parmi des maisons "normales", parfois ils sont regroupés en village.
Janine, Francine et leur "petit frère" Jonas (le fils de leur grande soeur assassinée) forment une fratrie dans le village de Murehe, une colline près de Ruyigi. Même le paysage ressemble à un
dessin d'enfant. Il y a cette harmonie rouge et verte, les maisons en brique de latérite qui se fondent dans la terre ocre, entre les bananiers, les plants de café, les avocatiers majestueux.
Dans ce décor buccolique, Murehe incarne un modèle de fraternité retrouvée : Janine est Tutsi, ses voisins sont hutus. Peut-être fils et filles d'assassins. Mais c'est sans importance tant qu'ils
restent membres soudés de cette nouvelle famille burundaise. Maggy y croit.
La Maison Shalom est, quinze ans après ses débuts, infiniment plus qu'un simple orphelinat de brousse.
Elle a été érigée en ONG burundaise en 2001 et emploie 126 personnes dans toutes les provinces du pays. Bien plus : elle se révèle être une entreprise de transformation du pays, d'une ampleur
exemplaire.
A Ruyigi, c'est un Burundi nouveau, un Burundi meileur, qui prend forme. C'est là la seule ville du pays où plus un seul enfant ne vit dans la rue. Plus un mendiant non plus : celui qui n'a rien
vient demander de l'aide à la Maison Shalom. Plus une prostituée, enfin : les filles des campagnes que la misère poussait à venir se vendre sur les trottoirs trouvent maintenant du travail
dans deux grandes fermes modèles créées par la Maison Shalom. A Ruyigi, certains parlent déjà de "Maggy Ville" Il y a dix ans, il n'y avait pas même une auberge. Encore moins une banque.
Aujourd'hui, une filiale de la Banque de Crédit de Bujumbura a ouvert ses portes en centre-ville. La Maison Shalom, qui a construit les murs, lui loue les locaux.
Au fur et à mesure que "ses" enfants ont grandi, Maggy a trouvé des solutions -batiments, ateliers...- pour leur offrir des emplois et embellir la ville. Elle a tout calculé. Sauf l'irrémédiable.
Le sida, par exemple. Ygor en mourut en 1996, à l'âge de cinq ans. Les yeux de Maggy s'embuent à l'évocation de ce souvenir : "Il s'accrochait tellement à la vie, raconte-t-elle. Sans cesse, il
me demandait si c'était vrai qu'il allait bientôt mourir. Il refusait de dormir, par peur de ne plus se réveiller. Il insistait pour que je le garde sur mon dos. C'est là qu'un jour, je l'ai
senti partir. Il est mort en me demandant encore s'il allait bientôt mourir. Un "ange" de plus.
Des "anges" qui la tiennent debout. Dans tous ses projets. Comme ce Garage des Anges, devenu le meilleur atelier de mécanique de la région et qui sert de centre de formation aux anciens
enfants-soldats. "Les garçons, c'est comme ça, dit Maggy. Quand ils ne jouent pas avec les fusils, ils aiment réparer les voitures." Les "anges" comprennent aussi l'âme enfantine : "Pour
sauver un petit, il ne suffit pas de lui prodiguer la nourriture nécessaire pour sa survie. L'enfant se nourrit de rêves, autant, sinon plus, que de riz et de maïs. Voilà pourquoi, à Ruyigi.
Maggy est allée jusqu'à ériger la Cité des Anges, un complexe immobilier en centre-ville. Là, les enfants ont accès à une salle des fêtes, une bibliothèque, des ordinateurs,. Et même à une
piscine. Ce rêve d'Occidental nanti. Enfin, il y a le Cinéma des Anges ! Quand Maggy en a eu l'idée, en 2001, elle s'est encore fait traiter de "folle" par la moitié du pays. Jusque-là, le
Burundi ne comptait qu'un seul ciné, dans la capitale. Mais Maggy s'est entêtée. Et ses "anges" l'ont poussée à acquérir un terrain pour y faire construire une belle salle.
Et la salle fut ! On a fait venir de Paris une centaine de fauteuils, récupérés suite à la fermeture d'un ciné de quartier. Le grand écran fut inauguré en avril 2002 avec "Kirikou et la
Sorcière".
Suivit "Roméo + Juliette", de Baz Luhrmann. "Quelques-uns l'avaient déjà vu à Bujumbura, se souvient Maggy. Dans les personnages, les Capulets et les Montaigus, ils avaient reconnu les Hutus et
les Tutsis. C'était stupéfiant de voir à Ruyigi, en images, que l'amour peut vaincre la haine entre deux grandes familles." Le film a fait un tabac.
Mais qui paye pour toutes ces merveilles ? Au total, les réalisations initiées par Maggy atteignent un coût de plusieurs millions d'euros. Et à ce qu'on sache, la princesse aux dix mille enfants
n'a quand même pas la capacité à changer la latérite en or. A moins que... "L'argent ? Il est venu pas à pas", dit-elle.
Mais à pas de géant : "en 1997, je n'avais plus un sou et j'étais seule. Les Tutsis me considéraient comme une traîtresse, les Hutus se méfiaient de moi. Tout le monde me regardait avec des
sourires moqueurs chargés de mépris. Les choses ont changé aujourd'hui, vous le voyez, et je vous assure que ce changement date du jour où GEO a publié son article, cette années-là. Des
ambassadeurs et même de hauts fonctionnaires de l'ONU ont proposé leur aide. Ils ont interrogé le gouvernement sur la Maison Shalom, certains avec une copie du magazine à la main. D'un coup,
j'étais devenue connue, donc intouchable."
Les dons ont afflué. Le coureur automobile Jacky Ickx a offert des 4X4. Des douzaines de conteneurs chargés de tasses, de cahiers, d'outils, d'un garage en pièces détachées sont arrivés, expédiés
par des particuliers que Maggy a réussi à toucher. Elle préfère de loin ces aides-là à celles des grandes ONG. Ces ONG qui viennent sans cesse lui réclamer des comptes et des remerciements sur
une pancarte de la taille d'un camion, et qui en contrepartie fournissent une simple voiture... Et encore, quand elles ne cherchent pas à la récupérer ensuite.
Ah ça, elle ne les aime pas beaucoup, ces bruyants chevaliers humanitaires. Ceux qui font valoir leur "connaissance du terrain" et prêchent le "devoir d'ingérence". Maggy symbolise -par ses
souffrances du passé, mais aussi par ses éternels éclats de rire- une autre Afrique que celle sur laquelle l'Occident verse ses sanglots.
Pour elle, rien de plus énervant que cette pitié : "Nous sommes quand même plus que l'expression d'une misère chronique !"
De tous ses grands projets, l'hôpital Rema, dont les bâtiments forment la couronne d'une colline à la sortie de Ruyigi, est le dernier en date. Le plus coûteux aussi : trois millions d'euros déjà
dépensés pour la construction de l'établissement, inauguré en janvier 2008. Et ce n'est pas fini. Maggy rêve de lui adjoindre une faculté de médecine. Afin que les spécialistes étrangers qu'elle
compte attirer à Ruyigi puissent former les futurs médecins burundais.
La maternité est probablement la meilleure d'Afrique. Dans la cour, une statue est dédiée à "la mère et l'enfant". Et Maggy clame à qui veut l'entendre que, au Burundi, près d'une femme sur dix
meurt en couche et que le sida touche surtout la population rurale féminine. "Il reste 800 000 orphelins au Burundi. Arrêtons d'en produire. Sauvons plutôt les mamans maintenant !"
Le pourra-t-elle ?
"Cette histoire ne s'arrêtera pas avec ma mort, l'amour vaincra !" Maggy n'a que 51 ans.
La haine entre Tutsis et Hutus, entre assassins et rescapés, dort... du sommeil du monstre. L'ancien Burundi. Celui d'avant les "anges". Celui d'avant Maggy.
Le courage de cette femme a permis de grandes choses.
Les dons venus d'ailleurs sont possibles lorsqu'on le veut bien. La solidarité est possible lorsqu'on laisse parler le coeur. C'est donc avec cet organe qu'on peut battir la paix aussi. Sinon,
tous les traités du monde n'y changeront rien. Signer en bas d'un document ne signifie pas qu'il y aura la paix. C'est se voiler la face que d'y croire. Les actes ont valeur de contrat durable.
Il nous échappe aussi que tuer est un vrai plaisir pour ceux qui déclanchent toutes les guerres... il faut aimer faire des guerres.
Cette exemple nous fait toucher du doigt que des "Maggy" il y en a partout dans le monde. Même si les caméras ne sont pas là pour nous les faire connaitre.
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