
Je persiste, pour vous emporter sur les douceurs d'une faune variée et nombreuse. Sur les pas de "Terre Sauvage", je vous offre leur reportage sur la ville lumière, qui cache si bien son
jeu.
174 espèces d'oiseaux y ont été observées depuis 1980.
Je sais combien les Parisiens sont affairés, occupés, privés du temps précieux de la pause nature.
Ils semblent méconnaitre la belle avifaune que recèlent monuments et jardins.
Une richesse insoupçonnée...
Ne perdons plus de temps, prêtez moi votre main, accrochez-vous, et laissez vous conduire.
En fin de journée, un mois de février de l'année 2004, des ornithologues repèrent un bel oiseau.
Une gorge blanchâtre, un long bec et une queue noire se profilent, portés par deux ailes rouge carmin. Le tichodrome se pose sur le front du Panthéon et passe à la postérité. Les amateurs se
dispersent, sourire aux lèvres.
Que diable faisait ce passereau, habitué des falaises montagneuses, en plein coeur de Paris ? Le thichodrome échelette vit entre 400 et 2500 mètres d'altitude. L'hiver, il lui arrive parfois de
descendre dans les vallées, sur des façades de cathédrales ou de châteaux, mais celui-ci avait crrément traversé la Beauce ! Au bout d'un mois, le montagnard a disparu, aussi subitement qu'il était
apparu.
Un bestiaire à plumes s'ébroue en plein Paris.
Les archives ornithologiques mentionnent avec précision les bizarreries aviaires de la capitale. Deux tichodromes échelettes avaient déjà été observés, à la fin de l'autone 1804, puis le 21 mars
1963. Ce même mois, une terible tempête sur l'Atlantique amène des guillemots de Troïl du côté du Pont Royal (1er) et des pinguoins tordas au-dessus de la rue Demours (XVIIe). La vague de froid de
l'hiver 1956 jette un harle huppé sur l'île Saint-Louis. Cinq spatules blanches survolent le pont d'Austerlitz le 29 mai 1962. Trois cents oies cendrées strient le ciel parisien en octobre 1966.
Quarante oies des moissons s'approchent de la gare Montparnasse en décembre 1967. Goëland argenté, mouette pygmée, huïtrier pie, cincle plongeur, hibou moyen duc, balbuzard pêcheur et océanité
cul-blanc figurent également dans l'étonnant bestiaire à plumes de la capitale.
Il s'en passe de belles à Paris...
Xavier Japiot, naturaliste et spécialiste de la biodiversité urbaine, remarque : "Certains hommes, plus courageux, plus originaux ou plus résistants que d'autres, s'en vont parcourir les pôles ou
affronter les déserts. Il en va de même pour les oiseaux erratiques. Et puis les conditionsclimatiques peuvent jouer un rôle. Les vents portent parfois des pouillots en plein Paris". Dans son
bureau de Paris-Nature (Mairie de Paris), au coeur du bois de Vincennes, Xavier Japiot relève que "174 espèces au moins ont été observées dans la capitale depuis 1980". Dans le lot, on trouve
beaucoup d'originalités éphémères, mais aussi des oiseaux installés durablement. "73 espèces nichent dans le département parisien, dont 53 au moins intra-muros." En ville, elles bénéificient de
l'ilot de chaleur urbaine : le matin, les rues de la capitale affichent des températures supérieures de 2 à 3°C, à celles relevées en périphérie ; une différence appréciable lors des hivers
rigoureux.
Toutes les espèces nicheuses sont parvenues à s'affranchir de la trilogie gîte-repas-sécurité. "Les oiseaux qui vivent en milieu urbain disposent généralement d'une niche écologique large, ajoute
Xavier Japiot. Bien sur, les immeubles avec de grandes surfaces vitrées sont peu propices, car les mousses, les lichens et les insectes ne peuvent s'y fixer. Mais l'avifaune urbaine demeure peu
exigeante. Par exemple, les pigeons bisets, les étourneaux, les choucas et les rouges-queues-noirs, qui apprécient les milieux minéraux et verticaux, s'accommodent bien des conditions offertes par
les quartiers haussmanniens."
En réalité, le grand secret des oiseaux parisiens tient en deux mots, repris en choeur par tous les ornithologues : opportunisme et adaptation !
L'avifaune de la capitale prouve chaque jour que l'un ne va pas sans l'autre. Jusqu'à la loi de protection de 1976, la plupart des espèces sont chassables... et chassées. La ville représente à
priori un espace sûr, à l'abri des coups de feu intempestifs. La tourterelle turque, arrivée en Ile-deFrance en 1960 et à Paris en 1962, surprend les scientifiques par son attirance rapide pour les
milieux bâtis. De même, la "saturation" d'espaces périurbains et la concurrence intraspécifique ont probablement incité des individus à chercher une nouvelle niche écologique. En matière
d'opportunisme, l'étourneau sansonnet en connaît un rayon. Au printemps 1994, 130 pins sylvestres adultes sont replantés dans la cour de la Bibliothèque nationale de France (XIIIe). Six mois plus
tard, des milliers d'étourneaux sansonnets, venus de Grande Bretagne et d'Europe du Nord, y élisent dortoir pour l'hiver... Depuis 2004, chaque mois de janvier et/ou de février, la Bibliothèque
convoque des fauconniers. Leurs buses de Harris -une espèce américaine- doivent effaroucher les étourneaux afin de limiter au maximum leur présence, et surtout leurs piaillements et leurs
fientes...
Selon Xavier Japiot, l'une des plus anciennes adpatations concerne "le merle noir, oiseau forestier, qui a appris à calquer ses heures de chant sur les luminaires, et non plus sur le soleil !"
A l'unanimité, la palme de l'adaptation la plus surprenante revient aux corneilles noires. Cantonnées aux campagnes jusque dans les années 1960, elles ont conquis les millieux urbains avec un
certain succès. Dans les années 1990, les ornithologues se sont émus de leur capacité d'ajustement... au plan Vigipirate !
"Le plan imposait des poubelles transparentes. Les corneilles ont bien vite compris que, sans fût ni couvercle solide, elles auraient à disposition un garde-manger permanent", explique Xavier
Japiot. Dès lors, les corneilles prennent moins la peine de déterrer les bulbes dans les parcs et jardins parisiens : quelques coups de griffes suffisent, au petit matin, avant le passage des
éboueurs. Finalement, la Mairie de Paris doit s'adapter aux corneilles noires, en installant des poubelles à la fois solides et transparentes...
Lorsque les oiseaux tirent le meilleur profit des plans de sécurité publique, les hommes n'ont plus qu'à tendre les yeux... et les oreilles !
Le chant grave et puissant du pic noir a permis à Xavier Japiot de repérer l'un des deux couples nicheurs de la capitale, dans un vieux platane du bois de Vincennes, près du carrefour de
Pompadour.
"En travaillant sur le sujet, on s'aperçoit que le milieu urbain grouille d'espèces. Nous recevons sans cesse de nouvelles informations", conclut le naturaliste.
Paris regorge de beaux oiseaux, discrets, certes, mais surtout... ignorés !
Déceler la vie sauvage au coeur de la ville
Olivier Sigaud en donne la preuve par un dimanche après-midi ensoleillé, au milieu de la foule, sur l'esplanade du Carrousel du Louvre. Des milliers de touristes admirent les façades,
photographient les Pyramides, se penchent sur les bassins. Olivier, lui, lève les yeux vers les voûtes de l'arc de triomphe, et compte à vois basse : "Vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf... " Il
recense l'invisible : trente nids d'hirondelles de fenêtre, inscrustés dans les pierres de l'arc. Ils échappent totalement aux badauds. Pourtant, les hirondelles nichent ici depuis 1846, au moins,
puisque Victor Hugo décrivait la colonie dans ses "Choses Vues... et écrit... La vérité, c'est que les gens ignorent que Paris possède une vie sauvage, que la nature existe en ville. Je me souviens
d'un accouplement de faucons crécerelles en pleine esplanade du Trocadéro, dans l'indifférence générale !", s'amuse l'ornithologue éclairé.
Chaque printemps, le professeur en robotique à la faculté de Jussieu arpente Paris à vélo afin de dénombrer tous les nids d'hirondelles de fenêtre. Parties d'Afrique en février, elles regagnent les
grands points d'eau francilliens, comme les étangs de Saint-Hubert et de la Bassées, vers Fontainebleau, afin de récupérer de leur longue migration. En avril, elles se réinstallent sur les murs de
la capitale pour deux couvées estivales. Olivier Sigaud reprend alors ses pérégrinations "contemplatives et scientifiques", chaque dimanche, à 5 heures !"
"Les nids sont si discrets que je les repère aux cris. En plus d'une bonne oreille, il faut du calme, ce qui n'arrive jamais dans la capitale. Sauf le dimanche, à 5 heures !"
Allez Parisiens debout !
Les zones visitées doivent réunir trois conditions : gîte-alimentation-sécurité. Les hirondelles recherchent de la boue, qu'elles cimentent de leur salive pour édifier les nids. Les arbres -184 000
à Paris, hors bois !- et les points d'eau favorisent la présence d'insectes. Les hirondelles de fenêtre évitent les perchoirs accessibles aux prédateurs potentiels, dont les pies. Enfin, elles
privilégient les hautes cavités abritées, les mordillons, les ornements, les petits créneaux. "A Paris, les deux tiers des nids seront donc aux premier et quatrième étages !" conclut Olivier
Sigaud. La capitale comptait 417 couples d'hirondelles de fenêtre en 2004, 460 en 2005, 550 en 2006 et seulement 140 en 2007. "La faute à l'été 2006, soupire le recenseur. L'espèce est très
sensible aux variations climatiques. En juillet, quelques jours de grosse chaleur ont décimé la première couvée. Et début août, la pluie et la chute brutale des températures ont été fatales à
la deuxième couvée et à certains adultes. Les rescapés ont fui dès le 15 août." L'ornithologue ne cache pas sa fébrilité avant le comptage 2008. Il espère une remontée des effectifs, ce qui
conforterait la thèse de "'l'accident climatique 2006". Il "écoutera" longuement les murs du Louvre, de la Villette, et fera un détour par "la" maison à hirondelles de la capitale, dans le VIIe
arrondissemnt : 18 nids sur une façade de la rue Sédillot, demeure d'un certain... Georges Hirondel.
Haut, très haut au-dessus des hirondelles, un cri strident se fait entendre. Revenu du bois de Boulogne, rassasié de quelques campagnols, un faucon crécerelle regagne son nid urbain. Où le rapace
abrite-t-il ses amours ? Peut-être sur le Sacré-Coeur, Saint-Sulpice... "Un couple a déjà élu domicile dans un tuyau d'aération à l'höpital de la Pitié-Salpétrière, un autre dans une jardinière,
sur un blacon de Bobigny", remarque Frédéric Malher. A moins qu'il ne fasse partie des habitants de Notre-Dame-de-Paris. La fameuse cathédrale a accueilli jusqu'à cinq couples simultanément, une
densité exceptionnelle au regard de l'instinct peu grégaire des faucons-crécerelles. Chaque printemps, le Corif dresse stands et longues-vues sur le parvis de Notre-Dame, afin d'initier Parisiens
et touristes au spectacle de l'ornithologie urbaine. Ils observent, incrédules, le vol sur place du rapace. A l'affût du moineau inattentif, il repart bien vite se reposer près d'une gargouille,
des heures durant, immobile, la tête enfoncée dans ses épaules brunes.
Le long de la Seine, les oiseaux marins s'en donnent à coeur joie. Goëlands leucophées furètent sur les quais ou se laissent balloter dans lerau, au gré de l'onde provoquée par les
bateaux-mouches...
Un nuage d'étourneaux sansonnets s'envole au-dessus de la gare de Lyon. Rien d'extraordinnaire pour le scientifique, mais l'amoureux ou l'épris de nature s'arrête pour profiter de ces scènes de vie
sauvage dans le décor de la capitale. "C'est quelque chose de très important. Ce genre de sène n'a aucun intérêt en rase capagne. Elle est trop commune. Mais cette présence de la nature au-dessus
des paysages parisiens est toujours un moment de poèsie", s'émeut Olivier Sigaud.
Plus loin, dans le parc de Bercy, un héron cendré se laisse approcher par les badauds. Il pêche les carpes koïs et les poissons rouges des bassins. Ici, l'eau gêle rarement, et ce solitaire a peu
de chances de se retrouver le bec dans la glace. La plupart de ses congénères ont choisi le lac des Minimes, au bois de Vincennes, ou les milieux humides du bois de Boulogne, à l'instar des canards
et fuligules milouins. Les deux grands bois parisiens profitent de la protection de deux "réserves parapluies", interdite d'accès... mais pas d'observation, grâce à deux observatoires. Moineaux
friquets et chardonnerets élégants fréquentent les espaces dégagés, Roitelets huppés et mésanges huppées se cachent dans les frondaisons touffues des conifères. Le pic épeiche et la sittelle
torchepot affectionnent les vieux chênes, dont l'écorce crevassée sert de refuge aux insectes et aux araignées. Ces oiseaux inattendus sont accessibles, d'autant qu'il n'est pas nécessaire de
traverser le périphérique pour les rencontrer.
Des trésors cachés dans la quiétude des espaces verts.
Depuis Bercy, cap au nord-est vers le XXe arrondissement. Le cimetière du Pèche-Lachaise, conçu par l'architecte Alexandre Brongniart, constitue le plus grand espace vert de Paris intra-muros (44
hectares).
Depuis 1804, 5 000 arbres, serrés dans des fosses de trois mètres sur trois, ont tissé un lien étroit avec les pavés et les tombeaux couverts de mousses et de lichens. S'il ne rechigne pas à
s'abriter dans les cheminées voisines, le pigeon colombin apprécie autant les platanes vénérables du cimetière. Le plumage roux marqué de bleu du geai des chênes glisse dans le clair-obscur des
allées, et le silence envoûtant du Père-Lachaise contibue à la magie.
Le cimetière est l'un des rares sites de nidification parisiens de la chouette hulotte. En 2006, une jeune chouette a été trouvée entre la tombe du compositeur polonais Frédéric Chopin et celle de
l'humoriste français Pierre Desproges...
L'un des principaux trésors de l'avifaune parisienne se situe plus au sud, dans le Ve arrondissemnt. Proximité de la Seine, vastes pelouses, grands bâtiments en pierres, serres... depuis sa
création, le Jardin des Plantes a toujours accueilli les espèces les plus diverses. L'avifaune y prend ses aises, surtout que le domaine dispose, depuis le début du XXe siècle, d'un écrin de
verdure ; le jardin écologique. Le responsable, Philippe Barré, s'attache aujourd'hui à y reconstituer les millieux forestiers et ouverts du Bassin parisien. Chaque printemps, "c'est un peu la
volière", et il travaille, accompagné par le chant des mésanges bleues et charbonnières, quand la grive musicienne ne lui offre pas un air de flûte.
Les pins noirs d'Autriche, les ifs, les chênes, les châtaigniers et les peupliers fourmillent d'insectes. Les petits granivores, comme le verdier ou les insectivores, tels les pics, y trouvent gîte
et refuge. L'ouragan de 1999 a considérablement éclairci le milieu, mais les oiseaux savent se cacher, toujours. La musique de la cavalerie américaine signale qu'un grimpereau des jardins est dans
les parages, invisible. S'il est sur un tronc, son dos est tacheté de brun. S'il vole, son ventre est gris clair... L'ornithologue a tout intérêt à connaître la chanson ! La bergeronnette des
ruissaux se délecte d'une rivière artificielle. Ici, les oiseaux sont au calme : seules les visites guidées sont autorisées. Restent les prédateurs naturels, mais ici aussi, l'avifaune s'adapte :
"Il n'y a qu'ici que j'ai entendu des geais imiter le mieulement du chat !" , précise Philippe Barré.
Que dites-vous de ça ?
Quand le Jardin des Plantes referme ses portes, le soir, reste pour l'amoureux de la nature la chance d'entendre, au détour d'un jardin, quelques notes mélodieuses. Peut-être un rossignol
philomèle, tapi sous les boutons vermeils d'un rosier grimpant...
Alors, "Oursonne Libre", et quelques passants étonnés de voir un renard vagabonder parfois, dans Paris, ne soyez plus surpris... c'est possible !
Il est vrai que je ne vous ai pas conduits sur les parvis de quelques monuments historiques, ni dans des musées, mais la balade valait le détour.
Dame nature est à vos pieds chers Parisiens. Levez donc parfois vos yeux. L'effort en vaut la peine.
Et si vous avez de l'oreille, écoutez ! Vous en serez enchantés ! Et ça ne demande pas beaucoup de temps... seulement de petites minutes. De toutes petites minutes
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